Chronique | Après avoir tenté le dialogue, les joueurs de tennis sortent la massue
On ne pourra jamais reprocher aux joueurs et aux joueuses de tennis d'être impatients. Mais on a appris cette semaine que lorsqu’ils se fâchent, ils le font pour vrai. Et dans ce cas-ci, il est difficile de ne pas leur donner raison. Cinq ans après sa fondation, l’Association des joueurs de tennis professionnel (AJTP) a fait éclater une immense bombe mardi en déposant une poursuite en vertu des lois antimonopole contre l’ATP, la WTA, la Fédération internationale de tennis (FIT) et l’Agence internationale pour l’intégrité du tennis (AIIT). La poursuite, qui a simultanément été lancée à la Cour fédérale de New York, à Bruxelles – en vertu des lois européennes – et à Londres, décrit les organisations qui mènent le tennis comme un Les quatre tournois du grand chelem sont identifiés par les poursuivants comme des co-conspirateurs dans cette affaire. En clair, les joueurs et les joueuses de tennis viennent de sortir l’arme nucléaire afin de pouvoir former un syndicat semblable à ceux que l’on retrouve dans la NFL, la LNH, la NBA, la WNBA ou la NWSL. À ce jour, les vedettes du monde du tennis sont des L’AJTP a officiellement été mise sur pied en août 2020 par Novak Djokovic et Vasek Pospisil. En créant ce quasi-syndicat, qui n’avait pas de reconnaissance juridique, les deux athlètes espéraient créer un rapport de force et permettre aux joueurs de parler d’une seule voix pour améliorer leurs conditions de travail. Avant de fonder l’AJTP, Djokovic avait présidé pendant quatre ans le conseil des joueurs de l’ATP. Le Depuis 1990, trois membres du conseil des joueurs siègent au bureau de direction de l’ATP avec trois membres représentant les organisateurs des tournois disputés à travers le monde, sauf les tournois du grand chelem. Au fil des ans, cette répartition a été qualifiée d’erreur historique de la part des joueurs. Quand un vote égal survient au bureau de direction, c’est le président de l’ATP qui tranche la question avec son propre vote. Et cela fait en sorte que les intérêts des joueurs sont constamment bafoués. Mais voilà, la création de l’AJTP n’a pas créé le rapport de force escompté par ses fondateurs. Les dirigeants des circuits masculin et féminin, ainsi que des tournois majeurs ont poliment écouté, sans plus. En conséquence, le déséquilibre s’est accentué et les athlètes ont continué de voir leurs conditions de travail se détériorer. Sans oublier que lors de la création de l’AJTP, des joueurs privilégiés comme Rafael Nadal et Roger Federer avaient clairement remis en question l’utilité d’un tel regroupement. Ils avaient ainsi fait savoir aux dirigeants du monde du tennis qu’il n’y avait pas de réelle solidarité parmi les joueurs. Mais cette fois, l’AJTP affirme que quelque 250 joueurs et joueuses ont été rencontrés avant le dépôt de la poursuite. *** En 2020, la principale revendication des athlètes concernait la redistribution des revenus qu’ils généraient à travers la planète. On estimait alors que les joueurs et joueuses touchaient environ 7 % des revenus de leur industrie. En comparaison, les joueurs de la NBA, de la NFL et de la LNH touchent 50 % ou près des milliards que leurs exploits génèrent en vente de billets et de droits de télédiffusion. Dans la poursuite intentée mardi, on estime que 17 % des revenus sont consacrés à la rémunération des joueurs de tennis. Sur son site Internet, le cabinet international Weil, Gotshal & Manges LLP, qui représente les athlètes, affirme que les organisateurs des Internationaux des États-Unis ont empoché des revenus de 12,8 M$ en 2024 grâce aux ventes d’un seul cocktail spécial. Et qu’à elle seule, cette somme surpassait les bourses des deux champions en simple! Autre exemple : les trois plus hauts salariés du circuit de l’ATP l'an dernier, soit Jannik Sinner, Alexander Zverev et Carlos Alcaraz, ont respectivement obtenu des bourses de 19,73 M$, 11,5 M$ et 10,3 M$. Aux 9e et 10e rangs des meilleurs boursiers, on retrouvait Alex de Minaur (4,3 M$) et Stefanos Tsitsipas (4,29 M$). Dans la LNH, où l’on retrouve pourtant le plafond salarial le plus restrictif du sport professionnel nord-américain, pas moins de 256 joueurs touchaient un salaire de 4,3 M$ et plus en 2024. Au tennis, lorsqu’on arrive entre le 50e et le 100e rang mondial, les joueurs et les joueuses sont très faiblement rémunérés pour des athlètes qui doivent, en plus, assumer toutes les dépenses reliées à leur transport, ainsi qu’à l’embauche de leur entraîneur et de leur personnel de soutien. En 2019, les meilleurs joueurs de tennis au monde étaient déjà sous-payés par rapport à leurs homologues du golf, un autre sport individuel. Or, les salaires des golfeurs ont littéralement explosé depuis que la LIV, un circuit rival du PGA Tour, est apparu dans le décor il y a trois ans. *** Au fil des ans, des problèmes de sécurité et de santé sont aussi devenus extrêmement sérieux pour les athlètes du monde du tennis. Ils dénoncent constamment la rigueur des calendriers, qui semble devenue insupportable. Les saisons durent 11 mois. On les oblige à disputer un certain nombre de tournois et il n’y a pour ainsi dire pas de temps de repos et de moins en moins de qualité de vie. Et les blessures se multiplient. L’utilisation de balles différentes d’un tournoi à l’autre, notamment en ce qui a trait à leur lourdeur et leur usure rapide, au gré des ententes de commandite des organisateurs de tournois, a aussi provoqué une épidémie de blessures aux poignets, aux coudes et aux épaules au cours des dernières années. Saison après saison, les athlètes répètent que ces conditions sont insoutenables. Mais parce qu’ils n’ont aucun rapport de force, il ne se passe pas grand-chose. On s’étonnera ensuite qu’ils intentent une poursuite massue – qu’ils ont de réelles chances de remporter – pour forcer l’establishment du tennis à négocier avec eux et à remettre les pendules à l’heure. Les plaignants dénoncent aussi des violations de droits fondamentaux comme des saisies de téléphones cellulaires, des tests antidopage inopinés effectués au beau milieu de la nuit et des suspensions infligées à des athlètes sur la base de preuves douteuses ou à la suite de processus disciplinaires bâclés. *** Ce qui ajoute à l’intérêt de cette histoire, c’est que l’AJTP a retenu les services d’un juriste de renom pour mener cette rude bagarre juridique. Il s’agit de l’avocat new-yorkais Jim Quinn, un spécialiste des lois anti-monopole, qui pilotera le dossier avec l’un de ses collègues du cabinet Weil, Gotshal & Manges LLP. Auteur d’un livre à succès, Quinn a déjà représenté les joueurs de la NBA, de la NFL et de la LNH dans le cadre de négociations de conventions collectives. Tant en Europe qu’aux États-Unis, on ne badine pas avec les lois anti-monopole, qui sont assorties de pénalités gigantesques. À elle seule, cette perspective pourrait inciter les dirigeants du monde du tennis à négocier une relation plus égalitaire avec leurs essentiels partenaires. Bien que la cause des joueurs soit juste, c’est une très rude bagarre qui s’amorce. cartel
qui limite artificiellement la rémunération des joueurs et qui, notamment, empêche l’éclosion de toute organisation rivale qui voudrait aussi tenir des tournois. entrepreneurs indépendants
qui ont assez peu à dire sur leurs conditions et leur environnement de travail.Joker
avait tenté de changer le système de l’intérieur, mais il s’était vite rendu compte que les dés étaient pipés. Ils sont en train de nous tuer
, a notamment déclaré Carlos Alcaraz l’année dernière, lui qui est pourtant l’un des plus jeunes joueurs du circuit. Les joueurs de tennis font face aux conditions de travail les plus troublantes que j’aie jamais vues. J’ai passé des décennies à travailler avec des athlètes à travers le monde, et le mépris complet du bien-être des athlètes par les pouvoirs qui mènent le tennis est sans précédent parmi tout ce que j’ai vu jusqu’à présent
, soutient l’avocat Quinn dans un communiqué publié par son cabinet.
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